Dialogue entre photographie et patrimoine


Un des traits marquants de l’œuvre d’Anis Mili, jeune artiste racé et intelligent, est qu’il s’intéresse de très près au patrimoine, souvent mis en scène de façon élaborée et réfléchie, qui illustre la part croissante qu’il accorde à la question de l’identité.

Témoin direct des contradictions et des contestations auxquelles se trouve souvent en butte l’artiste, Anis Mili a utilisé la photographie comme un moyen de s’exprimer sur des sujets qui le touchent que ce soit à deux pas de chez lui ou à l’autre bout de la Tunisie.

C’est que rien ne peut arrêter sa volonté d’aller au devant de l’insolite, à la rencontre de la fantaisie ou de l’excentricité qui frappe l’esprit. La démarche adoptée dans ce cheminement consiste à produire des photographies « décalées » par rapport à celles attendues et espérées, et cela dans l’intention de proposer un regard critique sur les images et leur valeur artistique.

Initié à la chambre noire depuis tout enfant, l’appareil photographique est pour lui l’outil le plus naturel pour exprimer ses sensations.

Point besoin de mots pour traduire ses impressions ou ses sentiments. Observateur perspicace, il maîtrise toutes les subtilités de son objectif qu’il manipule avec une dextérité remarquable. Il a le chic d’entretenir avec son appareil une relation d’amour dans laquelle il a également établi des liens de fidélité parce que, à la différence de beaucoup de prétendus artistes, il a refusé de s’éparpiller entre des activités trop nombreuses en demeurant fidèle à la photographie qu’il a servie avec un total dévouement.

Loin de cette tendance ringarde qui caractérise encore un milieu « lambda » en matière d’audace et de recherche, Anis Mili a déployé son talent prolifique et fécond de « faiseur » d’images dans un style irradiant d’énergie. De sa griffe, à nulle autre pareille, de bidouilleur de génie, il a su imprimer dans notre mémoire des images qui éveillent dans l’esprit des résonances profondes en rapport avec un certain patrimoine. Ces échos, venus du fin fond de l’enfance, sont ancrés dans son intime conviction que tout ce qui relève du passé sert, à l’instar d’un flambeau placé entre les mains du présent, à éclairer notre futur.

Les photographies ainsi rassemblées tracent un itinéraire de stations dont chacune constitue un fragment de ce puzzle aléatoire, expression de la diversité de l’œuvre mise en évidence par la richesse des variations photographiques. Dans une perspective décalée et pour échapper à une représentation traditionnelle de la réalité, son travail est imprégné d’une certaine crudité qui se traduit par une grande force d’expression. Une réelle plasticité se dégage également de l’ensemble de ces prises de vue plongeantes.

Témoignage de vie, dévoilement de l’intime et du non-dit, ce heurtoir d’une porte de la médina monté sur une charnière et dont les coups sur une plaque de métal annoncent la venue d’un intrus qui, tel l’objectif du photographe, vient nous déranger dans l’intimité de notre quotidien et nous dérober une part de bonheur qu’on désirait soustraire du regard des envieux.

La porte s’ouvre et le vestibule ou « sqifa » franchi, on se trouve face à des escaliers en colimaçon qui nous invitent à une montée rapide et irréversible, une ascension en circonvolution vers l’inconnu.

Une fois la spirale remontée, on est au bout de ses peines. On atteint la terrasse. Sur fond noir, les coupoles, dômes, lignes courbes, brisées, verticales ou diagonales constituent, à la manière d’un Néjib Belkodja, les cellules originelles de sa vision du patrimoine et de l’environnement architectural, lui qui a vu le jour dans la médiévale médina de Monastir. Dans ce milieu ambiant ou la calligraphie, aussi mêlée à l’architecture, a été une source d’expérimentation esthétique singulière, le problème de l’identité a été le moteur qui l’a poussé le plus loin possible dans la recherche visuelle.

Cette même recherche de l’identité a motivé le souci permanent de l’artiste d’immortaliser dans les esprits des costumes tunisiens, les djebbas ou le haïk passés de mode, voire même dédaignés au profit d’autres habits venus d’ailleurs.

La vision plurielle d’Anis Mili se révèle dans le dernier volet de son cru : une dizaine de photographies absolument magnifiques qui donnent à notre regard une autre définition de la photographie dite de « paysage ».

L’artiste nous convie à une expérience intérieure toute nouvelle, violemment émotive, qui vient écrire sous nos yeux éberlués les extravagantes élucubrations d’une sorte de « paysage » marin.

Anis Mili a assemblé et réuni différents éléments du monde marin, de la coque des barques de pêcheurs à l’ancre servant à les immobiliser, de la proue à la poupe, tout y est. Les ressources de l’artiste n’ont pas de limites et, ce qui augmente la force chromatique de ses œuvres dans leur structure, c’est la lumière dont use à volonté l’artiste. La clarté du soleil, saisi à tous les instants du jour, influe considérablement sur les couleurs saturées. C’est là tout le potentiel exponentiel du talent d’Anis Mili.

Porteuses d’une identité tout a fait particulière, les photographies d’Anis Mili relatent une aventure, celle du patrimoine à travers ses plus belles expressions. De même, le regard qu’il pose évoque l’intensité de la plénitude dimensionnelle des paysages qu’il restitue par la grâce de l’émotion, de la sensibilité et du sens de la composition.

La presse.